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Luigi Castiglioni
La reliure à mains nues

Qui peut douter que la reliure soit un art majeur quand il découvre le travail de Luigi Castiglioni ? L’oeuvre qui depuis quinze ans rayonne sous sa signature annihile la prière des post-modernes : « Délivre-nous de la beauté ». L’atelier de Rimini est une maison dont les seuils, chambres, contours et ouvertures sont tout entiers dédiés à l’amour d’une certaine reliure.
La pupille ravie embrasse et détaille cette harmonie des proportions, des volumes, leurs ruptures, les pentes douces, le sfumato aussi subtil qu’issu d’une palette, sa musicalité pour l’oeil, suit la courbe d’un corps, d’une plume pas tout à fait blanche, pour revenir à l’éclosion d’une fleur qui parle de désir… Le dessin figuratif, absent de la reliure contemporaine, peut aussi reprendre la leçon de la première abstraction et s’allier à la géométrie. Son traitement en mosaïques a le magnétisme d’une narration : les différents plans au sein des plats, leur ouverture en inserts, rideaux de théâtre, forme d’éventails ou lettre V, qui, des mains recueillies au contour du visage, évoque le don et sa promesse. Le cadre est posé afin que l’invisible affleure.
La modulations des ors, du citron légèrement vert au cuivré, en passant par les classiques jaunes et roses, l’ondulation des nacres qui de carrés deviennent cheveux, les bois imprimés palpitant comme des tatouages, le fer souple, l’ivoire, la céramique, toute une polyphonie des matières et leur coloration inédite — cette saturation des signes fastueux, ostentatoires, font douter de ce que l’on voit. Quel art réalise une telle mise au monde ? Qu’est-ce que « relier » de la sorte ? Transmutation d’une littérature qui, elle, ne peut se donner que dans le temps de la lecture, ces partis pris décoratifs sont altiers, vigoureux, saisissants, tout sauf silencieux. Il s’agit non plus de suggérer, mais de poser des choix, de créer en séparant, comme l’oeuvre de la Genèse, l’ombre de la lumière, la nuit de son contraire.

L’attention porté au détail nous invite au voyage, là où tout est « luxe, calme et volupté ». La prose devenue poème comme art d’écrire correspond ici à une virtuosité poïétique. Chez Luigi Castiglioni le « faire », nécessité intérieure, s’offre par excellence dans l’action de relier. Comme en musique, dont il est un amoureux et connaisseur éclairé (ce fut sa première vocation), il interprète une oeuvre en virtuose. Il semble dire : voici comment j’exécute ce titre ; je propose non une déclinaison de mon style, mais la reliure de ce livre. Qui peut s’honorer de collectionneurs en quête de « son » Niebelungen, « son » Salammbô, « sa » Litanie de la Rose, non pas en version possible, mais en vision définitive et unique — ce que les matérialistes nomment « âme », en parlant de ce qui, ineffable et singulier, enveloppe le corps, et qu’un croyant comprend dans le terme d’« incarnation » ? Nouveauté radicale, son art est l’expression inouïe, jamais vue, d’un texte désiré, et l’ensemble des actions qui concourent à sa mise au monde, une gestation orchestrée avec bonté et génie.

La reliure prend corps ! Voilà comment un livre, bien au-delà de l’emprise qui lui rend captif ses lecteurs, existe dans cet « entre-monde » de la bibliophile. Par la chair du relieur, il aborde un nouvel étiage, acquière une vie tangible, sous les modalités d’une rencontre littérale : corps d’ouvrage, main du papier, cambrage des cartons, tête du livre, talon de la tranchefile, oreilles des coiffes, pieds des nerfs, grain de la peau, etc., cette lente approche exalte un échange subtil entre intérieur et extérieur, concret et invisible, relieur et relié.

Dès la plaçure, dont il affirme les collages au presse-papier de la guillotine, la geste de Luigi Castiglioni est recherche d’une vérité de la matière. Voici, face à lui, un livre rien moins que vivant. Respecter tous ses aspects, matériels (son format et son tirage : grand papier, dessin de lettres, corps du texte, blancs tournants, illustrations et suites) et immatériels (l’écho avec l’art et la littérature de son temps, son lien avec le bibliophile qui s’est soucié d’habiller son rêve) est la politesse même du désir. Innover dans le décor, eu égard à la rareté du livre, devient un impératif moral. Aimer chaque étapes du travail comme prélude à la joie, s’avère un art de vivre et de relier, une pulsation vitale, sa respiration.
Ce qui frappe dans la préparation du corps d’ouvrage n’est pas, comme dans chaque atelier ayant ses usages et secrets, la plus ou moins ingénieuse compréhension et mise en oeuvre d’une technique, mais bien sa sublimation, à l’exemple de ce souvenir d’enfance qui a fécondé le présent, et jusqu’à l’idée d’une couture « sans harpe »…
La tranchée s’ouvrait sur deux canalisations qu’une couronne de chanvre tenait ensemble, avant le serrage final par une bague de métal. Le père, ébéniste de métier, savait tout faire. Il enroula sous les yeux de son fils ce qui ressemblait aux cheveux d’Ophélie noyée près du saule, des pelotes de chanvre blond, que, devenu relieur, il reprendra pour coudre ses ouvrages.
Les brins de chanvre sont plus souples que la ficelle traditionnelle : délicatement corsetés par des demi-feuilles de papier à cigarettes, ils se tiennent comme des épis de blé au-dessus des cahiers, courbés de la droite vers la gauche, et inversement, selon le passage de l’aiguille.

Pour Luigi Castiglioni, structure et fonctionnalité en reliure sont inséparables d’une prouesse esthétique — la condition sine qua non d’une fascination qui dure. Sa minutie appliquée au choix des sauves-gardes, des comblages, son attachement aux cartons de travail qui facilitent la préhension et renforcent la présence du livre encore en cahiers, la couture décrite plus-haut, son ardeur à endosser un côté puis l’autre, et toujours ce chanvre dormant au creux du carton après avoir été vrillé dans les paumes, encollés ce qu’il faut pour passer par des trous obliques : tous ses gestes témoignent d’une intelligence de la main. Le corps d’ouvrage densifié, mis en presse, poncé, apprêté, annoté, blanchi, baptismal, patientera encore, avant de recevoir sa peau.
Outre le perfectionnement des mosaïques possibles et impossibles, avec en amont le traitement des cuirs par un procédé d’estampage coloré, le relieur de Rimini est le seul à réaliser ces fameuses tranches, en graphite ou dorées, guillochées. Travaux d’orfèvre, les motifs abstraits ou figuratifs confèrent à la tête des reliures une vibration inédite, comme le secret obstiné que le livre fermé murmure… afin d’être ouvert. Et la richesse des contre-plats et des gardes décorées bouleverse la simple action de tourner un plat, une garde, une couverture, pour lire un texte après son titre !
Car la finesse des dorures de Luigi Castiglioni ne se révèle pas seulement dans le lettrage au composteur, où l’harmonie, le classicisme, y compris dans les habitudes de la modernité, font du titrage un métier à l’inventivité restreinte. Il rend lisible ses reliures, ce qui peut sembler évident (mais qui se rencontre peu dans le travail contemporain), par la singularité de leur titre, souvent mosaïqué. Il nomme ainsi, avec la détermination de l’homme nouveau, une création confiée au monde.

L’incroyable se produit nuitamment lors de « la montée au marbre ». La musique, compagne de toujours, bat la mesure d’un coeur qui habite en puissance des mains enfin nues. Sur l’immense table de travail, le marbre est l’espace sacré en bas duquel les outils sont déposés. La reliure désormais couverte, ici prend fin, dans une précipitation quasi alchimique, la joute entre le relieur et son oeuvre. Bien sûr la main gauche s’arme encore d’un scalpel, d’un pinceau, d’un brunissoir, mais ces outils retournent à chaque fois au pied de la pierre vivante. Le marbre est l’autel où seuls se tiennent ensemble la reliure et les mains nues. Le mystère de cette nuit est indicible. Ligature entre rêve et réalité, incarnation et esprit, la reliure qui voit le jour passe la porte étroite. Pour cette naissance, ce n’est jamais la maquette, fut-elle aboutie, qui a raison d’un décor. Ni vraiment le relieur. Mais la musique !

Enclos en ses pages, le texte ainsi relié offre sa révélation. Sens et mémoire vont toucher le noeud d’une oeuvre, un surcroît à la surface du réel. Le relieur a passé son propre corps au poids du jour puis au filtre de la nuit, encore, encore et encore, parcourant avec une endurance ascétique l’espace et le temps pour répondre à la sempiternelle exigence du travail artisanal. Cet engendrement de la reliure par le Maître fervent, un seul témoin en est la trace : la reliure identifiée, personnifiée. Voué à l’incarnation d’un texte, il n’est pas un bourreau de travail mais le serviteur passionné d’une reliure dont les lettres de noblesse tiennent en cinq notes — sa griffe désormais — CASTIGLIONI.

Morina Mongin
Relieur à Paris

 
 

Luigi Castiglioni
Barehanded bookbinding

Who could ever harbour doubts about bookbinding being a major art form once one discovers the art of Luigi Castiglioni ? The work he has brought forth over the last fifteen years annihilates the post-modern plea: “Deliver us from beauty“. The Rimini workshop is a house in which thresholds, rooms, contours and openings are totally focused on a passion for a certain style of bookbinding.

One’s gaze is ravished in discovering this harmony of proportions and volumes, their pauses, gentle slopes, a sfumato subtle enough to have been produced by a palette, this visual music follows the curves of a body, of an off-white feather, and then returns to a blossoming flower that speaks of desire… Figurative elements that one no longer finds in contemporary bookbinding, refer one back to the lessons of early abstract art and find an ally in geometry. The mosaic based process has the magnetic appeal of a narrative: different planes on the covers, insert openings, theatre curtains, fan or V shapes, which, from clasped hands to the contours of a face, evoke a gift and its promise.

The stage is set to allow what is invisible to emerge. The modulation of golds, from greenish to coppery lemon yellow, passing through classic yellows and pinks, the ripples of mother of pearl that are transformed from tiles to threads of hair, printed woods pulsating like tattoos, supple steel, ivory, ceramic, a polyphony of materials and their innovative hues – this saturation of sumptuous, flamboyant signs, lead one to doubt what one’s eyes seem to be seeing. What other art performs such a entrance into the world ? What sort of “bookbinding” is this ? These decorative assumptions are haughty, vigorous, striking, anything but silent, the transmutation of literature that instead only exists as long as it is being read. The question is no longer that of suggesting, but of offering choices, of creating by dividing, like the work of Genesis, the shadow of light, the darkness of its opposite.

The focus on details invites us to travel, toward wherever all is “luxury, calm and voluptuousness”. Prose has become a poem, just as the art of writing here becomes poietic virtuosity. The inner urge Luigi Castiglioni has “to act”, becomes epitomised in the action of bookbinding. Just as in music, about which he is passionate and of which he is an enlightened connoisseur (music was his first love), he performs his work like a virtuoso. He seems to say: here is how I interpret this title, not by offering a declension of my style, but by creating a binding for this book. Who can claim the honour of collectors seeking “their own” Nibelungen, “their own” Salammbo, “their own” Litanie de la Rose, not merely one possible version but a unique and definitive vision ? – what materialists call “soul”, in describing what ineffably and singularly enfolds the body, and that a believer expresses through the term of “incarnation” ? His art is radical innovation, the unprecedented expression of a desired text, and the sequence of actions that lead to its birth, a delivery orchestrated with ingenuity and generosity.

The binding takes shape! This is how a book, beyond its grip on a reader, can exist in this parallel world of book lovers. It is the bookbinder’s body that sets the book out on a new journey, acquiring tangible life by following the steps of literal encounters: the book block, the body of the paper, the cambering of the binder’s boards, the top edge of the book, the bead of an endband, the ear of the headcaps, the foot of the bands, the grain of the leather, etc., this slow approach heightens the subtle exchange between interior and exterior, the concrete and the invisible, the binder and what is bound.

Right from the forwarding, with the gluing and trimmer press, Luigi Castiglioni’s actions are a quest for the truth of matter. Before him lies a book, not fully alive. Respect for all its features, whether tangible (its format and run : large paper, lettering design, body of the text, white margins, illustrations and suites) and intangible (echoing the art and literature of his time, his bond with the book collector who wants to clothe his dream) is the polite form of desire. Decorative innovation, with due respect for the rarity of the book, becomes a moral imperative. Loving each stage of one’s work as a prelude to joy becomes an art of living and of binding, a vital beat and breath.

What is striking in the preparation of the book block is not, as in most workshops with their usual customs and secrets, the more or less adroit grasp and use of technique, but rather its sublimation, like a childhood dream that has impregnated the present, and even the idea of sewing without a frame.
His father was a professional cabinetmaker and a man of all jobs. He would roll hemp into the threads of pipes before joining them, and to his son the hemp looked like the hair of Ophelia, who drowned near a weeping willow tree; blond skeins of hemp, which, once he became a bookbinder, he later used himself to sew his bindings.
Strands of hemp are more flexible than conventional string : supported delicately by half sheets of cigarette paper, they stand erect like stalks of wheat above the sections, bending from right to left and back again as the needle moves.
The structure and functionality of bookbinding are inseparable from the aesthetic prowess of Luigi Castiglioni’s work, – the conditio sine qua non of lasting enchantment. His painstaking choice of endpapers and fillings, his preference for working boards that provide a better grip and enhance the presence of the book while it is still in sections, the stitching, his energy in backing one side and then the other, and the always present hemp that rests in the holes of the boards after being twisted between the palms of his hands, and just enough glue to pass through the slanted holes: these gestures all testify to the intelligence of hands. The compacted body of the work is pressed, trimmed, prepared, annotated, whitened, baptismal, and will wait a while longer before receiving its skin.

Beyond perfecting his possible and impossible mosaics, preceded by processing leathers with a colour printing technique, Luigi Castiglioni is unique in his celebrated graphite or gold guilloche incision work. Abstract or figurative motifs, the work of a goldsmith, give a novel vibration to the bindings, like an obstinate secret murmured by the closed book… asking to be opened. And the lavishness of the inside covers and decorated endleaves transforms the simple gesture of turning a cover, an inside cover and an endleaf, to then read the text after its title.
Not merely the compositor’s lettering reveals the intricacy of his gilding, where harmony, classicism, even in its modern form has transformed tooling into an unimaginative craft. His bindings are intelligible, which may seem obvious (but alas rare today) through the singularity of their title, often in mosaic form. Thus, with the determination of the New Man, he christens a creation that he entrusts to the world.

The unbelievable happens at night when “it is placed on the marble”. Music, a lifetime companion, marks a heartbeat that powerfully inhabits hands at long last bare. On the vast worktable, the marble block is the sacred space below which tools are put to rest. The binding, at long last covered, comes to an end here, in a quasi-alchemic precipitation, a joust between the binder and his work. Certainly the left hand will arm itself anew with a scalpel, a brush, a burnisher, but the tools always return to the foot of the living stone. Marble is the altar on which the binding and the bare hands are alone together. The mystery of such a night is inexplicable.
The bond between dream and reality, incarnation and spirit, the binding that comes to light passes through this narrow door. It is never the project, however perfect, nor even the bookbinder that achieve the successful completion of this act of creation. But the music !

Contained within its pages, the bound text offers itself up to revelation. Senses and memory will touch the heart of the book, in addition to the surface of its reality. The bookbinder has subjected his body to the weight of the day followed by the filter of the night, again, and again and again, moving ascetically through space and time to satisfy the never ending demands of a craftsman’s labour. There is only one witness to the birth of the binding from the fervent Master’s hands : the identified, personified binding. Consecrated to the embodiment of a text, the Rimini bookbinder is not addicted to work, he is the impassioned servant of a form of bookbinding whose credentials lie in five notes – that have now become his signature – CASTIGLIONI.

Morina Mongin
Bookbinder in Paris